La joignabilité comme vertu cardinale

“La liberté, c’est la distance que l’on s’autorise entre soi et les attentes des autres. Elle se mesure, généralement, au volume du reproche qu’elle génère.”

La joignabilité comme vertu cardinale

I. Le contrat que personne n’a signé

Je n’ai pas prévenu. C’est là, je crois, l’infraction fondamentale. Non pas l’absence elle-même, mais l’absence non annoncée, c’est-à-dire l’absence souveraine, l’absence qui ne demande pas pardon d’avance et ne laisse pas de note sur le comptoir.

Il existe un contrat social d’une espèce particulière, jamais rédigé, jamais soumis à signature, mais dont la violation produit une réaction d’une précision juridique déconcertante. Ce contrat dit ceci : tu es joignable. Pas parfois. Pas dans les grandes lignes. Structurellement, par défaut, comme état de base. La joignabilité n’est plus une qualité qu’on offre à autrui dans un élan de générosité ou de disponibilité. C’est une obligation de moyen que la possession d’un rectangle de verre et d’aluminium a rendue implicite, permanente, et moralement opposable.

J’ai passé une journée loin de ce rectangle. J’étais paisible. Le monde, lui, a vécu un drame.

II. L’urgence des autres

Ce qui m’a frappé au retour, ce n’est pas le volume des messages. C’est leur tonalité. Il y avait dans certains d’entre eux quelque chose qui ressemblait moins à de l’inquiétude qu’à de l’indignation contenue, la légère irritation de quelqu’un dont on a manqué le rendez-vous sans prévenir. Comme si mon silence avait constitué un acte, au sens presque juridique du terme. Comme si ne pas répondre était une décision prise contre eux, et non simplement une journée passée ailleurs.

C’est là que réside le glissement, et il est vertigineux. La joignabilité est devenue tellement consubstantielle à l’existence sociale qu’en son absence, c’est l’existence elle-même qui devient suspecte. On ne se demande pas ce que je faisais. On se demande ce qui m’est arrivé. Ou pire : ce que j’avais contre eux.

III. Ce que la paix dit de l’urgence

J’étais paisible, je le dis sans performance. Pas dans le sens d’une retraite spirituelle ou d’une expérience fondatrice. Paisible au sens banal et presque honteux du terme : bien, simplement, sans la friction continue de la joignabilité. Et c’est précisément cette paix qui pose la vraie question, celle que le drame extérieur a involontairement formulée à ma place.

Si une journée sans réponse suffit à produire de l’inquiétude, de la vexation ou du reproche, que dit ce fait de ce que nous sommes quand nous sommes connectés ? Quel état décrivons-nous, le leur et le mien, dans les journées où le rectangle répond dans les trente minutes et où personne ne s’inquiète de rien ?

Nous décrivons, je crois, un état de disponibilité permanente que nous avons appris à ne plus ressentir comme une contrainte parce que nous ne l’interrompons jamais assez longtemps pour en mesurer le poids. La jauge ne s’affiche que quand elle descend. Et quand elle descend, les autres vous le signalent avant même que vous ayez eu le temps de le remarquer vous-même.

IV. L’infraction involontaire

Je n’avais pas prévu de faire un geste. Je voulais juste une journée. Ce sont eux qui en ont fait un événement, et ce faisant, ils m’ont rendu un service que je n’avais pas demandé : ils ont rendu visible le contrat que j’avais accepté sans le lire.

Je ne suis pas prêt à le résilier. C’est la part honnête de ce texte, et elle est moins flatteuse que ce que le reste pourrait laisser croire. Parce qu’il serait commode de conclure ici sur la lucidité acquise, le regard neuf, la décision ferme de ralentir. Ce serait un beau geste rhétorique. Ce serait aussi un mensonge par omission.

La vérité est plus plate : je suis de retour avec mon rectangle. Je réponds. Je suis joignable. Et dans quelques jours, peut-être moins, la pression continue du flux aura ré-érodé ce que la journée avait révélé. Pas brutalement, pas consciemment. Par sédimentation douce, par accumulation de petits retours au réflexe, jusqu’à ce que l’état de disponibilité permanente redevienne l’état de base sans que j’aie eu à choisir de l’y laisser revenir.

C’est ça, le vrai vertige. Non pas que je sache ce à quoi je retourne. Mais que le savoir ne change rien, ou si peu, à la vitesse à laquelle j’y retourne.

Je connais maintenant le nom exact de ce que je rallume.

Ce n’est pas la connexion. C’est la conformité.

Et je le rallume quand même.